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Quelles sont les représentations du sport dans la littérature de jeunesse? C’est l’objet de l’exposition «J’ai pas dit « Partez! »», dont Yvanne Chenouf, ex-institutrice et animatrice Usep, est l’une des commissaires. Forte de son expérience à l’Institut national de la recherche pédagogique, d’enseignante en IUFM et de militante bénévole au sein l’Association française pour la lecture (AFL), elle porte un regard expert sur la place que les éditeurs jeunesse accordent désormais au sport et sur les grandes tendances du genre.

Yvanne Chenouf, les plus anciens d’entre nous ont parfois le souvenir d’ouvrages de la Bibliothèque Verte valorisant des modèles sportifs adultes, masculins et méritants : cela vaut-il encore dans la littérature jeunesse d’aujourd’hui ? 

Proposer des modèles est l’un des principaux ressorts de la littérature de jeunesse en général, sur le thème du sport en particulier. Mais il n’est pas sûr que cela passe aujourd’hui par les adultes. Les pairs, toujours prêts à aider ou recueillir des confidences quand ça ne va pas, comptent bien davantage. Je mentionnerai toutefois les aventures de Poka et Mine, de Katty Crowther, dont un épisode porte sur le football et où Poka, le référent adulte, possède une identité floue. Autre exemple : si la jeune Brindille est aidée par un coach à la salle de boxe dont elle pousse la porte pour se donner les moyens de résister à la tyrannie domestique de ses frères, la décision de passer les gants est la sienne. Idem pour Émile, petit garçon qui, lorsque sa mère exige qu’il fasse « une activité », invente la « danse de boxe ». Plus généralement, aujourd’hui les animaux remplacent souvent les humains dans les albums. À travers la différence des espèces, c’est l’altérité qui est valorisée, comme dans La course des Jean. Et soit je veux les imiter, comme Marta, la vache qui veut faire du vélo, soit m’en démarquer.

« Les livres sont de plus en plus nombreux à ne pas laisser sur la touche les ignorés, les mal aimés du sport : les filles, les porteurs de handicap… » : c’est ce qu’on peut lire en introduction du catalogue de l’exposition dont vous êtes la commissaire. Mais si les itinéraires de sportives sont en effet plus fréquents dans la littérature jeunesse, est-ce aussi vrai pour les personnes en situation de handicap ?

Clairement non, qu’il s’agisse du sport ou du reste. C’est pourquoi je renvoie tous les éducateurs, enseignants et parents, à la recension de la mallette sport scolaire et handicap de l’Usep et à celle du comité de Loire-Atlantique. Quant aux filles, elles sont trop souvent valorisées sur un mode inversé, à travers la pratique de sports identifiés comme masculins, comme si leur émancipation passait par le fait de s’approprier les codes des garçons. Du coup, sous l’impulsion des auteurs ceux-ci changent aussi de rôle et se tournent vers des sports considérés comme féminins, danse ou patinage par exemple.

Comme le met en évidence l’exposition à travers le thème « sport et engagement », la littérature jeunesse permet d’aborder en classe des sujets historiques ou de société. Vous-même, y avez-vous eu recours dans votre pratique d’institutrice ?

Je suis à la retraite depuis une dizaine d’années et, lorsque j’étais enseignante, le sport était encore peu présent dans la littérature jeunesse. Devant cette « pénurie », les bibliothécaires du quartier de Grenoble où j’exerçais avaient même réalisé avec les enfants un petit livre, intitulé « Fou de foot ». Ballon d’or, d’Yves Pinguilly, faisait alors figure d’exception. Ce roman que l’on peut proposer à partir du CE2 raconte l’histoire d’un enfant africain qui quitte son village avec l’espoir de devenir un grand footballeur en Europe.

Pour les sujets historiques, le virage a été pris dans les années 1990 dans le sillage de François Roca et Fred Bernard, qui ont introduit avec talent le mélange du regard subjectif et du regard historique. C’est ce qu’illustrent dans l’exposition l’album Carton rouge, qui évoque à travers la figure du footballeur Mathias Sindelar l’invasion de l’Autriche par l’Allemagne de Hitler en 1938, ou Le Grand Match, où il est question de rugby dans un régime totalitaire. On trouve souvent à la fin de ces fictions inspirées par l’Histoire une chronologie et une biographie du personnage. C’est le cas pour Champion, de Gilles Rapaport, qui retrace le tragique destin du boxeur juif Victor Young Perez, amené à combattre un kapo du camp de concentration où il a été déporté. Ces lignes sont d’autant plus émouvantes qu’on y apprend qu’après avoir survécu jusqu’à la libération du camp par les Soviétiques, Victor Young Perez est abattu par des Nazis embusqués dans une forêt. Les enfants étaient très troublés par cette fin.

Est-il toujours facile de faire coexister auprès des enfants le regard de la fiction, avec la liberté de l’auteur, et la vérité historique d’un manuel ?

La pédagogie consiste précisément à relier la fiction à la réalité historique, mais aussi aux réalités propres des enfants. Je cite souvent le psycho-cognitiviste américain Jerome Bruner, qui dans Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?, observe que « la littérature explore la-les sociétés dans l’intimité des psychismes individuels et le témoignage des histoires collectives ». Quand la littérature réussit à insérer le subjectif dans le collectif, elle joue alors un rôle de premier plan, notamment dans la sensibilisation aux grandes causes.

L’entraide et la solidarité constituent aussi un thème récurrent des albums évoquant les activités sportives…

Oui, pour le pire et le meilleur. Le pire, c’est la « bien pensance », la moralisation : pas de jalousie, pas de mesquineries, alors que le sport en est plein ! Or la plupart du temps, dans la littérature jeunesse personne ne perd, ni une course, ni un match ! Pourtant, apprendre à perdre, c’est important. Quant au meilleur, c’est en effet la valorisation de l’entraide et la solidarité, mais sans nier les différences ni oublier que si le sport permet à l’enfant de se découvrir et de construire, c’est aussi un univers de compétition. Et les livres sont là pour aider à poser les questions et à imaginer des solutions.

 

Une exposition itinérante et gratuite

« Règles et inspirations, beauté du geste, parcours du champion… Des vestiaires aux podiums, l’album pour la jeunesse en dit long sur les sports collectifs et individuels qui y sont souvent dépeints comme de véritables tremplins à l’amitié, à la créativité et à l’affirmation de soi. » C’est en ces termes qu’Yvanne Chenouf et Léa Martin, directrice du centre André-François de Margny-lès-Compiègne (Oise) présentent l’exposition qu’elles ont conçue ensemble. Centrée sur le public des écoliers (de la maternelle à l’élémentaire), leur sélection valorise particulièrement l’illustration, au gré d’un parcours thématique qui aborde successivement l’inspiration des enfants et leur capacité à détourner les règles, leurs rêves de gloire, le prestige de la tenue sportive, les aléas liés aux « peurs, triches, chutes et audaces », la « beauté du geste », « l’engagement » et le rôle des encadrants. Présentée jusqu’au 28 janvier 2023 à Margny-lès-Compiègne, l’exposition peut ensuite être empruntée gratuitement (exceptés les frais de transport et d’assurance), pourvu qu’elle soit proposée en accès libre et – compte tenu des droits d’image – sur le territoire français. contact@centredrefrancois.fr