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« La charte de la laïcité s’est volatilisée ! Avec vos camarades, saurez-vous relever les différents défis et parvenir à la compléter ? » C’est l’argument de l’escape game imaginé par l’Usep Normandie pour accompagner l’action nationale autour de la laïcité. Toutefois, il s’agit moins de s’évader des murs de la classe que d’assimiler par le jeu les mots-clés de « république », « liberté de conscience », « école laïque » ou de « fraternité », comme l’ont expérimenté les CE2 de l’école Caubrière de Honfleur (Calvados).

C’est moins pour lever des incompréhensions autour des religions que pour travailler sur le vivre-ensemble que Caroline Burel s’est inscrite à l’action laïcité proposée par l’Usep autour de la journée du 9 décembre. Sa classe n’est « pas facile » et, en début d’année, certains enfants lui répondaient parfois de manière véhémente. C’est notamment pourquoi elle a instauré ce rituel du matin : lumière éteinte et la table vide de tout cahier ou crayon, on regarde ensemble défiler sur le tableau tactile d’harmonieux paysages alpins bercés d’une musique relaxante.

Sans transition, on passe ensuite de la montagne à la mer pour vérifier le cap du bateau engagé dans la Transat Jacques-Vabre, mais sans s’attarder : aujourd’hui la classe reçoit en effet Frédérique Venturelli, à la fois déléguée Usep et déléguée vie scolaire de la Ligue de l’enseignement du Calvados1. Une figure bien connue depuis qu’elle est venue apporter son aide pour apaiser les tensions entre eux : en témoignent les « bulles de bien-être » où chacun a dessiné ce qu’il aime ou lui fait du bien, et qui décorent toujours l’un des murs de la classe.

Aussi, quand l’animatrice lance : « Connaissez-vous les escape game ? », elle joue sur du velours, et sa proposition de se lancer ensemble dans une « une quête » soulève l’enthousiasme. « Ça veut dire qu’on va jouer tout en apprenant des choses ! » Exactement, Perrine.

Comprendre la charte

Frédérique leur montre tout d’abord un exemplaire de la Charte de la laïcité à l’école. « Vous l’avez déjà vue ? » Oui, « dans un couloir » et « dans le bureau de la directrice ». « Eh bien, cette charte, moi j’aimerais que vous la compreniez. Êtes-vous prêts à relever le défi ? » Un défi en 8 ateliers, explique-t-elle, chacun distribuant des mots-clés à replacer ensuite dans la charte.

La tonalité sportive propre à l’Usep réside dans un « saut en croix » : n’y voir aucune connotation religieuse, il s’agit seulement d’un défi-récré déjà expérimenté lors d’un cross. Le quiz, lui, porte sur la santé et les Jeux olympiques et paralympiques, tandis que l’atelier arts plastiques reprend le thème des mains, symbole de fraternité. Il y a aussi un photolangage, des mots croisés et mêlés, des rébus et un exercice sur les religions. « Ça va être trop bien ! » entend-on murmurer dans le fond.

Des mots qui font débat

Le jeu imaginé par Frédérique avec plusieurs collègues n’a toutefois pas encore été expérimenté en conditions réelles2, et l’exercice sur les différents cultes se révèle trop pointu pour des enfants de cours élémentaire sans culture religieuse, à l’exception du petit Ali.

Il est néanmoins fait mention de « signes discrets » et de la « neutralité » de l’école laïque dans le photolangage sur lequel sont penchés Émile, Baptiste et Hugo, auxquels Frédérique se joint par-dessus leurs têtes. « Fraternité » ou « égalité », quel mot correspond le mieux à ces quatre mains de différentes couleurs ?

Le quiz prête aussi à discussion : la valeur cardinale des Jeux olympiques est-elle le respect ou la compétition ? Quant aux rébus, ils réclament quelques ajustements. Sur cette image où une dame fait la moue devant une tasse fumante, comment deviner qu’il faut identifier le breuvage et non l’objet ? « Fraterni… », la dernière syllabe ne va pas de soi pour tout le monde. Quant à la photo de gousses d’ail qui permet de compléter le mot « laïcité », elle est vraiment trop sombre.

Ces détails n’empêchent pas la classe et la salle attenante de bourdonner comme une ruche : « On sait que dans ce genre d’activité, ça part un peu dans tous les sens » sourit Caroline Burel. Ce n’est pas du bruit, mais la saine rumeur de la frénésie d’apprendre.

C’est la France !

La récréation vient à point pour faire retomber ces ardeurs et, au retour, Frédérique reprend la main. « Avez-vous pris du plaisir ? Et appris des choses ? » C’est un plébiscite. Reste toutefois à valider ce « oui » franc et massif en égrenant les mots-clés ressortis des ateliers pour les associer aux articles de la charte de la laïcité. « Fraternité » jaillit aussitôt, « solidarité » également. « Respect » met davantage de temps à émerger, mais il est aussitôt suivi d’une tirade sur celui dû aux enseignants, signe que la leçon précédente a été retenue.

Mais, plus que du « par cœur », c’est une réflexion que l’on attend. Que signifie par exemple cette Marianne aux yeux bandés qui fait face aux symboles des grands monothéismes ? « Elle s’en fout des religions » résume, abruptement mais non sans pertinence, un garçon. Et à quelles religions ces signes correspondent-ils ? « La croix à laquelle Jésus a été pendu avec des clous (sic) » est vite identifiée, de même que le croissant islamique l’est par le petit Ali. Mais c’est après un détour par la Seconde guerre mondiale et « l’étoile jaune » que Marie finit par associer l’étoile de David à la religion juive.

Quant à la dame, ce n’est ni « une aveugle » ni « une déesse ». « Vous ne la reconnaissez pas ? Elle est sur les timbres. » Mais quel enfant poste encore des lettres de nos jours… En pointant la cocarde fixée au bonnet phrygien, Frédérique obtient toutefois une réponse approchante : « C’est la France ! »

Le droit de croire ou de ne pas croire

On s’en contentera, et on prendra le temps une autre fois de discuter plus en détail de la « République ». Intéressons-nous plutôt à ce dessin où un garçonnet pointe un panneau « école laïque » en expliquant que « là-bas on se mélange » à d’autres enfants qui, eux, fréquentent une école confessionnelle. Quelle que soit notre religion, dans cette classe, ici, on est tous… « Assis » : oui, certes… « Pareils », rattrape un autre. « Et dans l’école il y a à la fois les CE2, les CM1, les CM2… » complète un troisième. Hum, ce n’est pas faux…

La discussion est lancée et chacun convient que, « dans la laïcité, on a le droit de croire en rien comme celui de croire en dieu ». Perrine ajoute qu’« on peut dire ce que l’on veut, mais dans le respect de la loi et des autres. Par exemple, il ne faut pas dire des choses comme : « Si tu ne crois pas en Dieu, tu vivras moins longtemps » », comme elle l’a pourtant déjà entendu. À l’école laïque, complète Frédérique, on apprend à penser par soi-même, on partage les mêmes connaissances et l’on ne profère ni insulte ni mot raciste. « Comme quoi par exemple ? » Là, l’animatrice est un peu embêtée…

Mais déjà le débat rebondit sur « le droit de se défendre si l’on est insulté », débat vite éteint par Baptiste avec une salve de maximes : « La violence ne résout rien », « on ne combat pas le feu par le feu »

Ambassadeurs de la charte de la laïcité

L’article mentionnant qu’aucun élève ne peut s’exonérer des règles de l’école au nom de la religion suscite toutefois une question : « Et ceux qui ne mangent pas de porc à la cantine ? » Euh, la cantine, c’est un cas particulier. Et puis, le premier service débute dans dix minutes à peine, il est temps de conclure, après avoir néanmoins demandé aux enfants ce que venait faire selon eux le défi-récré dans cet escape game sur la laïcité. « Quand on fait du sport, après ça aide à réfléchir », observe judicieusement Saëlle en faisant honneur à sa licence Usep.

« Vous êtes désormais des ambassadeurs de la charte de laïcité » lance alors Frédérique avec une certaine solennité. Une charte qui ne décorera plus seulement le bureau de la directrice mais sera désormais affichée dans la classe, à hauteur d’enfant, afin de pouvoir s’y référer au moindre doute. Ph.B.

 

(1) Frédérique Venturelli est également élue nationale de l’Usep.

(2) Ces collègues sont Didier Burgos, responsable du service actions éducatives en milieu scolaire de la Ligue de l’enseignement de l’Orne et coordinateur du comité régional Usep de Normandie, et Vincent Pozzo, de la Ligue de l’enseignement de l’Eure. L’escape game a également bénéficié des conseils de la déléguée Usep de l’Orne, Pauline Lebru. Tous devaient l’expérimenter aussi, de même que Oualhi Anquit, ancien délégué Usep de Seine-Maritime, qui souhait l’utiliser dans sa classe.