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Mathieu Broissand, conseiller pédagogique départemental EPS, explique la façon dont le dispositif se déploie en Loire-Atlantique et pourquoi il s’est appuyé sur une école Usep des quartiers sud de Nantes pour l’expérimenter.

Comment l’équipe EPS de Loire-Atlantique relaie-t-elle l’initiative visant à proposer « 30 minutes d’activité physique quotidienne » dans les écoles ?

Je rappellerai tout d’abord que cet appel à manifestation d’intérêt n’est pas tout récent et que l’initiative a d’abord émergé en région parisienne, dans l’académie de Créteil, avant de devenir aujourd’hui une priorité ministérielle. En Loire-Atlantique, j’ai initié dès la rentrée 2020 une réflexion avec les conseillers pédagogiques de circonscription en EPS qui a abouti à un document proposant des pistes de mise en œuvre, en lien avec les constats faits sur la santé des élèves. Mais il a fallu l’assouplissement des protocoles sanitaires pour envisager les choses de manière plus apaisée et entraîner dans le projet les équipes pédagogiques les plus réceptives à ces pistes.

Quelles sont ces pistes ?

Tout d’abord, ne s’inscrivent que les enseignants volontaires, comme le préconise la circulaire ministérielle. Il faut ensuite que les élèves puissent construire l’idée de défi au service de leur santé. Et pour que ce défi prenne sens, il est préférable qu’un enseignant ne soit pas seul à porter le projet. Dès lors que deux classes sont engagées dans des activités physiques communes, on peut comparer, faire des propositions d’aménagement des espaces et des règles. Cela ouvre la porte à plus de coopération, d’émulation, et offre davantage de souplesse dans l’aménagement des horaires. Notamment pour déployer ce dispositif de façon non rigide et sous plusieurs formes.

Lesquelles ?

Première possibilité : développer les défis-récrés proposés par l’Usep. Cela requiert toutefois sur ce temps de la récréation la présence de l’enseignant pour les initier, même en les ayant travaillés au préalable en classe, voire lors des séquences d’EPS. Mais cela devient tout de suite plus souple si plusieurs enseignants sont partie prenante.

Deuxième possibilité : un ou plusieurs enseignants intègrent au temps scolaire ces temps d’activité physique distincts de l’EPS en utilisant les moments de transition qui ne sont pas les plus favorables aux apprentissages, comme la fin de demi-matinée ou le retour de récréation. On peut, sur ces temps-là, mobiliser le groupe-classe sur 2 fois 15 minutes dans la journée autour d’une activité physique suffisamment simple pour être mise en œuvre sans repasser des consignes complexes et avec des variables didactiques faciles à trouver par les élèves en termes de répétition, de coopération ou d’aménagement du matériel, qui doit être minimal.

Troisième possibilité : proposer dans sa classe des activités de mise en mouvement du corps à des moments où l’enseignant sent que le groupe a besoin d’être remobilisé : flexions-extensions, mouvements de jambes et de bras, travail sur la respiration ou assouplissements visant au bien-être corporel.

Notons aussi que les défis-récrés reposent sur le volontariat des élèves, tandis que les autres exercices fédèrent le groupe-classe dans son ensemble.

Avez-vous constaté les effets négatifs du confinement et des contraintes sanitaires sur la santé des enfants ?

Les enseignants ont constaté une moindre capacité de concentration des élèves et un besoin de bouger plus important qu’auparavant. Les capacités physiques observées lors des séances d’EPS ne sont pas non plus à la hauteur de ce qu’ils pouvaient attendre. Dans le cadre du projet « 30 minutes d’activité physique quotidienne » initié en cette rentrée à l’école Ledru-Rollin de Nantes, j’ai par exemple animé auprès de deux classes de CP des ateliers autour du « saut en croix », l’un des plus simples défis-récrés proposés par l’Usep : la grande majorité des élèves a été incapable de l’effectuer plus d’une fois ! Cela pose question, sur un effectif où peu d’enfants étaient en surpoids et où la plupart semblaient en pleine forme. Et je suis malheureusement persuadé qu’une étude plus étendue ne ferait que confirmer ce constat préoccupant.

Est-il aisé de dissocier cette proposition de 30 mn d’APQ des horaires officiels d’EPS ou du sport scolaire ?

Il peut en effet y avoir confusion dans l’esprit des enseignants. C’est pourquoi il est nécessaire de leur préciser que ce dispositif a un objectif de santé publique : « donner aux élèves les moyens d’être en meilleure santé pour mieux apprendre ». Nous avons conscience qu’il leur est parfois difficile d’honorer les 3 heures hebdomadaires officielles d’EPS, mais il s’agit bien là de temps d’activité physique distincts. Cette distinction repose notamment sur le fait qu’ils ne vont pas requérir la même préparation matérielle par les enseignants ni se traduire par une phase d’évaluation-diagnostic et des résultats mentionnés dans le livret scolaire. Pour autant, ces temps permettent de mettre l’élève en mouvement et tendent vers les objectifs communs à l’EPS que sont la prise de conscience de sa progression, l’interaction avec les autres et la compréhension des effets bénéfiques de l’activité pour sa santé.

Et les enfants, font-ils la distinction ?

C’est une bonne question, qui sera à éclaircir lorsque nous aurons plus de recul. Il faudra interroger les écoles ayant engagé des activités ritualisées, répétitives. Comme celle de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, dans la périphérie nantaise, où profitant de la proximité d’un parc les classes qui n’avaient pas d’EPS au programme de la journée commençaient celle-ci par une micro-randonnée. Mais, en toute honnêteté, je ne suis pas sûr que les enfants fassent la différence.

Comment rendre pérennes ces 30 minutes d’activité quotidienne et les transformer en habitudes chez les enfants ?

De plusieurs façons. Du côté de la programmation des enseignements par le professeur des écoles, il conviendrait de s’imposer dans la semaine des moments de courte durée où l’on remobilise sa classe autour d’une activité ritualisée, suffisamment répétitive pour que les élèves automatisent certaines choses et entrent dans une conscience du gain pour leur propre santé. Cela passera aussi par l’utilisation des outils de L’Attitude santé développés par l’Usep pour permettre aux enfants d’exprimer leurs ressentis et observer ainsi si, sur plusieurs semaines, l’élève s’est senti de mieux en mieux, s’il a couru davantage ou plus longtemps. Il faudrait que les enseignants fassent le choix pédagogique de 10-15 minutes d’activité physique quotidienne, sur toute l’année, autour d’un exercice récurent. Mais c’est le genre de chose qu’ils s’autorisent de moins en moins.

Il faut aussi laisser aussi de l’autonomie aux élèves pour investir les temps de récréation. C’est ce que nous avons déjà constaté à l’école Ledru-Rollin, où des craies ont été laissées dans la cour, avec des cerceaux. Parmi les ateliers expérimentés par les classes, le premier était à dominante de saut comme le « saut en croix » ou le « soleil » proposés par l’Usep, et le second atelier un atelier de lancer à partir des fiches de Paris 2024. Eh bien, des enfants de cours préparatoire ont repris le matériel qui traînait et se sont mis eux-mêmes en situation sans qu’aucun enseignant ne soit présent. C’est là un axe à développer : laisser à la disposition des enfants les éléments permettant de se mettre eux-mêmes en action par petits groupes, en formulant l’hypothèse que cela mobilise a posteriori un plus grand groupe.

Le message en faveur de ces 30 minutes d’APQ passe-t-il plus facilement dans les écoles ayant une culture sportive, caractérisée par le label Génération 2024 ou la participation aux rencontres Usep, voire les deux ?

Je pense que oui : l’appétence de l’équipe pédagogique contribue aux premières mises en œuvre. Un enseignant peu à l’aise avec l’EPS et qui n’a pas le vécu du sport scolaire ou l’habitude de s’impliquer dans des dispositifs ayant une dominante EPS sera sans doute moins enclin à expérimenter les 30 minutes d’activité physique quotidienne. Mais cette initiative peut aussi soulager des enseignants peu à l’aise avec l’EPS. À travers des activités plutôt individuelles et tournées vers les gestes athlétiques, et donc plus simples à mettre en place, on arrivera peut-être à les toucher.

Avez-vous déjà tiré des enseignements des premières séances animées à l’école Ledru-Rollin ?

Nous en saurons davantage à la fin du premier trimestre. Néanmoins, on voit déjà que l’organisation matérielle la plus simple est souhaitable pour éviter que le soufflé ne retombe après quelques séances. L’idée de défi est également importante. Il faut inviter l’élève à s’engager dans un défi qui n’a pas vocation à mesurer une performance mais lui permet de voir s’il progresse, se sent mieux, et lui donner envie de faire avec l’autre et de s’y comparer. Avec une réglette des émotions ou le comptage des tours effectués, une activité basique prend son sens. Car si on se limite à une mise en activité de l’élève sur des exercices rudimentaires, il est à craindre qu’au bout d’un moment l’investissement diminue puis disparaisse parce que le sens s’en est perdu.

Propos recueillis par Philippe Brenot